lundi 4 avril 2011

Take me to your room and save my life.

De forme sensiblement carrée, assez élevée du plafond, sa chambre prenait jour sur le dehors par une baie de soixante centimètres de haut qui courait sur toute la longueur du mur à deux mètres du sol environ. Le plancher était recouvert d'un épais tapis bleu et les murs tendus de cuir naturel. Je me rapelle que pour accéder à sa chambre, on devait prendre l'escalier de secours car le proprio, intégriste passionné, ne supportait pas la présence de femmes non voilées dans son immeuble. Bien qu'un fafiot libérateur de soixante réussissait souvent à le calmer pendant une semaine, une semaine durant laquelle on avait le droit de faire voltiger tout ce qui constituait cette pièce.
J'avais rencontré N. à l'enterrement de mon meilleur pote. Je le savais pas encore mais durant les deux prochains mois suivants cette rencontre lugubre, tu allais passer quasiment tous les jours pour me voir. T'étais ce genre de mec; avant de mourir il t'avait parlé de moi alors chaque soir tu déboulais pour jouer le rôle du deus ex machina. Durant les premiers jours, tu me demandais si j'avais besoin de chialer, et avant même que je ne te réponde tu me prenais dans tes bras, tu me serrais tellement fort alors que je ne conaissais même pas encore ton prénom, et au final c'était toujours toi qui finissais en pleurs. Après cette semaine passée ensemble à Saïdia et durant laquelle tu m'as vu pleurer sur l'épaule de ton meilleur pote et flirter avec ton frère, on aurait pu arrêter de se voir, tu m'aurais avoué que je ne te donnais rien, ou que tu n'étais plus un gamin, qu'à 25 ans on avait plus le droit de fréquenter des filles de 17 ans, mais t'as continué à te pointer chez moi à 19h00 tous les soirs, après le lycée, et tu ne disais rien, t'étais tellement silencieux que parfois devant ton visage impénétrable je me disais que le monde, que tout le reste devait disparaître car le reste était laid.
Ce soir tu m'embrassais comme pour me sauver la vie. Ma poitrine se soulevait et le contact de tes mains sur ma nuque mettait à peine le calme dans mes mouvements, et on avait l'air inaltérables putain. Virginia Avenue résonnait dans la pièce d'à côté comme le grondement d'un clébard devant un inconnu. Je sentais une force opaque dans mon corps, dans mon thorax, une présence opposée, accrochée à ma chair profonde. La nuit venait, se formait en couches concentriques autour du noyau lumineux de la lampe allumée au chevet du lit. Les coins de la pièce se modifiaient et s'arrondissaient sous l'effet de la voix de Tom Waits, et ton teint pâle, tes yeux noirs, tes lèvres minces et ta chevelure ébouriffée me donnaient l'impression d'être sur la crête d'une vague qui crève. Je te regardais en pensant qu'il n'était jamais trop tard pour arrêter d'être un monstre.

Holy Other - Touch 

9 commentaires:

Clelia a dit…

Salut, je suis arrivée ici via le noyau et je trouve que tu écris vachement bien. J'ai vécu à Tanger durant 5 ans et j'ai jamais réussi à parler d'elle (ou écrire) comme tu l'as fait, je trouve ça magnifique. J'ai toujours rêvé de rencontrer des gens comme toi au Maroc, je désespérais de trouver des personnes avec un regard différent et spécial sur les choses, sur les marocains, l'immigration clandestine et tout ça AND I FOUND YOU :)
bisou, bonne continuation.

Anonyme a dit…

classe la nana de la photo.

Anonyme a dit…

pareil que les deux anon, j'aime beaucoup la photo, le texte et encore plus le morceau. je connaissais pas et je pense que t'as vraiment ta place chez la frange. pourquoi ils te détestent ? tu n'as pas voulu coucher avec l'un d'entre eux ? lol je sors. continue.

Anonyme a dit…

bof celui là....

Paola a dit…

moi aussi je l'aime bien cet article. il est bien écrit. Et pour ne rien gâcher la chanson de fin est bandante.

Fœtus a dit…

Merci, Paola.

bonzo a dit…

Moi c'est le dernier paragraphe que je trouve vraiment sympa. Le passage "son et lumière" est cool.

crime a dit…

Vian se retourne dans sa tombe ...

Zoé a dit…

C'est beau.