samedi 5 mars 2011

Berlin Calling.


Jay Haze je me souviens très bien de toi. La première fois que je t’ai rencontré c’était à Berlin, au Berghain. J'avais dix-sept ans, et en une semaine j’avais côtoyé les meilleurs DJs au monde. Les types à Berlin avaient le don d'attirer vers eux la ville entière, depuis la terre jusqu'au ciel. En 2010, le terme "clubber" n'avait déjà plus de sens là-bas; un clubber était un simple branleur à Berlin.
Un soir, on était donc allés au Berg’. A l’époque, je ne savais encore rien de la house et de Berlin, et pourtant j’avais lu des livres sur la techno de Détroit et sur la techno Berlinoise, sur ce qu’ils appelaient la "bande originale" de la chute du Mur de Berlin, et malgré toutes les questions qui m'obsédaient, je demeurais fascinée par cette "chose" qui avait réussi à réunir les jeunes de l’Est dans les clubs de l’Ouest. En 1989, il s’était passé quelque chose dans la tête des allemands. Les idées avaient changé mais pas les êtres. La guerre en passant n'avait rien fait bouger du tout en eux et quand on se mêlait à leurs rêves, ils vous menaient tout droit au 9 novembre 1989. 
A Berlin, on en avait partout de leur sale détresse, dans les rues, sur le décor, ça débordait, il en jutait sur toute la terre; les gens qu'on rencontrait à Berlin trainaient une tristesse si lourde que ça vous embarrassait pour eux, mais ils étaient tellement vivants qu'ils n'avaient même plus besoin du mensonges de nos rêves. Les jeunes là-bas ne sortaient jamais pour faire la fête, les choses ne se passaient jamais ainsi; ils sortaient pour danser la déroute d'exister et de vivre, parce que la misère les tenait au cou, au corps et au souffle, alors ils dansaient, pour la tromper, pour la faire chanter. A dix-sept ans, j'allais au Kitkatclub pour badiner avec la détresse et je finissais à chaque fois en pleurs aux alentours du Westend, parce que je me rendais compte que la misère était partout, que "faire la fête" réveillait le désespoir, le berçait, l'excitait. La dernière fois que je me suis retrouvée à cet endroit, j'ai rencontré une prostituée qui m'a avoué qu'en étant à Berlin, je venais d'arriver au bout du monde, que je ne pouvais aller plus loin, parce qu'après ça il n'y avait plus que des gens morts.

Au fond, on ne connait pas grand-chose de Jay Haze alias Fuckpony. Tout ce qu’on sait de lui c’est qu’il est né en Pennsylvanie, qu’il a longtemps baigné dans le milieu du hip-hop avant de s’installer à Berlin et de découvrir la house. Mais ça tout le monde s’en cogne, parce que le plus intéressant c'est ces deux mômes ; l'histoire de deux mioches qui vivent dans un quartier fantôme, traversent toute la ville pour aller torcher des bagnoles, et qui courent, vite, comme s’ils détenaient la vérité suprême. A Tanger, quand j'avais quinze ans, j'assistais tous les matins à la même scène, et je passais en prenant le temps de partager une cigarette et des idées de fuite. A seize ans, j'ai commencé à esquisser un sourire, et je savais que la prochaine étape serait de commencer à m'en branler. Ca se passe toujours comme ça quand on a pas d'amour en soi; ça commence par un sourire et ça finit par un doigt d'honneur.
Puis il y a cette façon de regarder la mer, comme si elle avait les réponses à toutes nos putain de questions. Ca me rappelle la première fois que je suis retournée à la mer après mon coma. Il faisait nuit et pendant un instant, j’étais allongée dans l’eau, nue sous l’immensité céleste, et j’avais atteint le degré d’extase que j’avais toujours convoité, le ravissement dans le désert de notre condition mortelle, l’impression que la mort, ou le spectre de la mort, me demandait de revenir. Et là, à ce moment, je pouvais presque entendre sa voix, je pouvais entendre le grondement que ça fait lorsque la vie s’introduit en vous, vous baise de l’intérieur et repart vers l’infini.
Mais je ne pouvais pas comprendre tout cela à l’époque, parce que j’étais jeune et que je sentais comme si je m’étais juste endormie pendant vingt-deux jours ; s’endormir et s’éveiller des milliers de fois et puis un jour ne plus se réveiller. Mais au fond, c’était une renaissance, ou comme si j’avais enfin quelque chose qui vivait dans mes veines, comme après une rasade de whisky, comme lorsque t’arrives presque à sentir tes artères frissonner.
Au fond, ça ramène tellement de choses à la surface, ça me rappelle aussi mon enfance, mais pas du côté des pauvres. Ca me rappelle qu’il y avait en Espagne, où j’ai vécu jusqu’à mes sept ans, une pléiade de gamins que je n’avais pas le droit d’approcher. C’était ce genre de gamins. Durant les sept années que j’ai passé là-bas, je n’ai jamais pu leur adresser ne serait-ce qu’un seul mot, parce qu'on préférait me trimbaler dans une poussette en or tandis que les autres gamins nageaient dans la mélasse. Je me souviens même que les enfants du Canada Real Galiana avaient leur propre façon de nous dire que la vie n'est qu'un délire étouffé de mensonges : parfois quand une voiture de friqués passait aux alentours des bidonvilles, ils couraient à toute allure et venaient former une ligne droite sur la route. Ensuite, ils attendaient que la bagnole se rapproche pour se prosterner devant elle, bloquant ainsi la circulation.
La deuxième fois que j’ai eu à assister à cette situation complètement théâtrale, j’ai préféré regarder la réaction de ma mère, qui devait probablement se demander, dans sa tête de bourge en mal de flouze, l’utilité de se prosterner devant nous alors qu’on les encule depuis des millénaires, ignorant toute l'autodérision qui se cachait derrière un tel geste.

Au fond, on ne sait pas ce que ces deux mômes attendent, on ne sait pas, on sait seulement que le désespoir dure exactement 8 minutes et 43 secondes.


12 commentaires:

Guillaume a dit…

Il y a quelque chose qui se passe avec les filles comme toi , quelque chose d'étrange qui se passe avec les filles qui écrivent. On ne sais pas quoi, on ne sait pas pourquoi tu es aussi intrigante , et dans quel état tu écris tes textes, mais c'est comme si tu écrivais avec ton sang, oué, et c'est bouleversant, ce texte est bouleversant, t'es bouleversante, surtout quand tu parles de coma, surtout quand tu parles de l'inexistence de l'amour au fond de toi. Je voudrais pas tomber amoureux d'une fille comme toi, je l'avoue, parce qu'elle pourrait me rendre fou. Elle pourrait m'obséder jour et nuit ; ses textes, son cynisme , son tatouage entre les omoplates , ce qu'elle regarde à travers la fenêtre, sa culture musicale parfaite, et son humour. Merci.

Fœtus a dit…

Ah oui, merci, de rien.

from mars a dit…

ah oue, tu deconnais pas quand tu disais quon trepetais souvent ce genre de truc haha

Anonyme a dit…

Vrai coma ou coma spirituel?

Anonyme a dit…

pourquoi tu n'écris pas sur la frange ? (bis)

Fœtus a dit…

Parce qu'on me l'a pas proposé? who gives a shit anyway?

Anonyme a dit…

et si la frange te le propose, tu acceptes?

Fœtus a dit…

Je sais pas, je ne me suis jamais vraiment posé la question.

Lio a dit…

Ils ont pas l'air chaud. Je pourrais même presque dire qu'ils ont tort, mais ce serait y accorder trop d'importance, et satisfaire un peu ton ego

Anonyme a dit…

L'arrache coeur n'est pas de vian, mais de salinger.

Fœtus a dit…

Ca c'est l'attrape-cœurs.

Anonyme a dit…

ça manque de nouvelles notes par ici...