La villa est magnifique, le coucher de
soleil embrase le ciel, la fête bat son plein. J'ai dix-huit ans. La nuit
établit son empire et entre deux lattes de tarpé, je regarde le ciel en pensant
que je suis née de la mer, que la mer est ma mère, Dieu mon père, et que tout
l'infini, tout l'imprécis de la Méditerranée est en train de pénétrer mon cœur.
A ce moment-là je vis Dieu dans le ciel qui semblait me demander de le suivre.
C'était peut-être la drogue.
Mahad avait déboulé trois jours après notre
arrivée à Ibiza. Ce jour-là, après avoir pinté du Clontarf que le copain de ma sœur
avait ramené en contrebande de Campobasso, et après avoir bougé à Formentera,
on avait décidé de nous poser sur une colline, à deux pas de la résidence des
potes chez qui on comptait s'installer, et qui surplombait le tracé lumineux,
tiré au cordeau, de la Méditerranée, mer au milieu des terres. On ne le savait
pas encore mais cette expérience sur le toit du monde, drapé de nuages, allait
représenter l'un des meilleurs moments de ce séjour frénétique.
Mahad ne parlait pas, il se contentait de
remplir le vide de l'espace avec la substance de sa présence. Et c'est en me rendant compte de cela que je me mis à
causer. Je n'avais jamais autant parlé de ma vie. Je dis à Mahad que lorsque
j'étais encore gosse et que mon père venait d'acheter l'auto de ses rêves, une
Alfa Romeo 156, on avait fait tous les deux un voyage à Tanger, deux jours
après le décès d'Hassan II, en plein pendant les manifs de ferveur populaire et
de soutien à la monarchie. Je lui parlai de l'image de mon dar, torse nu,
véritable clochedingue, m'embarquant dans cette vieille bagnole après que ma
mère soit partie au taf. Je n'étais plus qu'une gosse du Sud sans attaches, couchée dans la voiture de son
père sur la banquette arrière. J'étais trop jeune pour comprendre ce qui se
passait, et il y avait tout près de l'hôtel des restaurants de fruits de mer où
les petits pains étaient chauds, où les menus eux-mêmes étaient d'une suavité comestible,
alors je ne disais rien. Je lui parlai aussi de ces endroits spécialisés dans
la chawarma et le poulet rôti accompagné de pain pita, de ce cuistot ricain et
de ses hot dogs qui avaient l'air tout nus dans leur bain de vapeur, de ces
endroits où les sandwichs brasillaient sur le gril et où le café ne coûtait que
deux dirhams cinquante. Je lui causai des rues de Tanger, la nuit, et des gens
qui créchaient dans cette ville et qui semblaient tous être au bout du rouleau,
des blédards en détresse qui rappliquaient de Tétouan sur un ouï-dire pour
bosser dans la pêche, des jeunes épaves à longs cheveux qui déboulaient après
avoir lu "un thé au Sahara", des putains, de ceux qui avaient besoin
d'une seconde chance, des couples normaux, des familles normales et des
ménagères qui n'avaient rien à faire, nulle part où aller, personne à qui se
raccrocher. Voilà ce qui me faisait pâmer à Tanger. A Casa, j'étais en exil, et
Tanger était mon port d'attache.
Il n'y avait rien de clair dans tout ce que
je disais, mais les trépidations de mon cœur et ce que je cherchais à exprimer
étaient d'une façon ou d'une autre purs et limpides, alors je continuai à
parler pendant toute la nuit. Je lui causai de mon rêve de toucher du doigt la
mer de la baie du naufrage. La baie du naufrage et les plages des îles
Ioniennes, c’étaient atteindre le sommet de la montagne pour moi; après ça
il n’y aurait plus que la dégringolade et ensuite la mort. Après deux mois
entre le ciel et la mer, j’allais me retrouver dans les bas-fonds, gisant
couchée sur le dos, toute pâle, les yeux clos. Après le trajet pour rejoindre
Igouménitsa, puis Leucade, la traversée de l'île jusqu'à Vassiliki et
l’embarquement pour l'île de Céphalonie, j'allais me laisser crever sous le
somptueux essaim des étoiles et laisser le soin à un navigateur de me donner le
coup de grâce. Je lui dis que puisque je n'avais rien d’autre, j’étais prête à
mourir pour la mer, et toute l'amertume et la démence de mon passé explosèrent
en éclairs fulgurants.
A deux heures du matin, dans sa chambre au Gecko
Beach Club, sous la lumière frétillante de la lampe de chevet fixée au mur, nos
destins et nos corps se mêlèrent sans vraiment s'atteindre. Après avoir encore parlé
de ses voyages à travers l'Australie et l'Afrique du Sud, de mes douze ans de
natation, et de ses sessions de surf mystiques à Margaret River et Platboom, quelque
chose se déclencha enfin entre nous deux et nous fîmes l'amour dans la nuit
chaude de Formentera.
Le lendemain matin, en traversant pour la troisième fois les 24 km séparant Formentera d'Ibiza en bateau, je contemplai- pour la première fois- le paysage d'un œil impérial, en pensant à la mort, aux centaines de verres de Kilbeggan ingurgités en pensant à la vie, à ce putain de sable doré, à nos peaux hâlées sous le soleil de Satan, à ces hommes que j'aimais follement mais d'une façon particulièrement délirante, à cette façon particulièrement délirante que j'avais d'aimer les hommes, à la fatigue, aux cicatrices sur nos visages meurtris, aux blocs opératoires, aux accidents de voiture, à la vie après le coma, à la beauté, à la peur, aux cuites attendries dans la plus belle ville du monde, à la jeunesse, au mystère et à l'espoir, à l'abandon, aux noyades, aux secondes chances, à l'abandon, à la natation, à l'argent, au mépris, au silence, et à l'abandon.
Et, soudain, tout m'était devenu complètement intelligible, ma vie entière était résolue. Je savais que j'allais encore en chier pendant quelques années. Je savais mille choses sur chacun quelque lieu que ce fût.
Trickski feat. Fritz Kalkbrenner - Without You
Et, soudain, tout m'était devenu complètement intelligible, ma vie entière était résolue. Je savais que j'allais encore en chier pendant quelques années. Je savais mille choses sur chacun quelque lieu que ce fût.
Trickski feat. Fritz Kalkbrenner - Without You


22 commentaires:
je crois que tu viens de signer là ton texte le plus touchant et le plus bouleversant, m'dame. Et je suis content, je suis réellement heureux de retrouver la cosmicjoker d'antan.
Un mois pour ça????
tu crois que vadim est amoureux de toi ?
"Tu crois que vadim est amoureux de toi" ? Putain, les gens ont rien de mieux à dire sur un article comme celui-là ?
Tu devrais oser plus souvent faire ce genre de billet. La beauté te sied bien.
Spasibo.
Je ne sais plus quoi penser de toi. Mais je me demande vraiment s'il arrive que Vadim regrette d'avoir pensé un seul instant que tu n'avais rien à dire, ou que tu n'étais qu'un pseudo-écrivain, une gosse et rien d'autre. Parce qu'il fut un temps où j'avais le même avis que lui, et là je lis ces phrases et c'est comme si tous les textes que j'avais trouvé mauvais auparavant prenaient enfin leur sens dans ma tête.
Je ne suis pas en train d'essayer de me "racheter", loin de là, je ne suis même pas en train d'essayer de m'excuser de tous les commentaires désagréables que j'ai bien pu laisser ici, mais il n'y a décidément que les cons qui ne changent pas d'avis.
Au final, t'es toujours pas Dieu, t'es toujours pas Florbela Espanca, t'es toujours qu'une conasse prétentieuse qui validera ce commentaire en souriant puis ira se coucher, mais t'as réussi à me faire changer d'avis avec ce billet absolument ouf, absolument parfait, et seuls deux écrivains ont à ce jour réussi à le faire, alors je te respecterai pour cela jusqu'à la fin. J'ai failli verser une larme à la dernière phrase en plus.
Dimitri était un excellent bloggeur. Je compte sur toi pour prendre sa relève.
Dannaba.
Trop Kerouac style.
Vadim ne regrette rien.
Je viens de réaliser que le son de ces mots qui s'entrechoquent dans ma tête c'est du Blues en fait. Tu écris le Blues.
Et sinon je crois que tu t'en fiches autant que nous de savoir si Vadim regrette ou non, pas vrai ?
Je ne sais pas encore.
je comprends pas pourquoi tu ne te montres jamais. une meuf qui écrit comme tu écris ne peut qu'être ultra bonne. fais nous partager, ne sois pas humble.
Hey si on arrêtait de s'envoler, là. Y a encore du boulot. Si en plus elle est ultra bonne, tu m'étonnes qu'elle veuille le garder pour elle.
cette tension sexuelle entre toi et vadim nous amuse/excite beaucoup, mais vous n'avez plus 9 ans. Un jour il faudra baisser les armes.
vitaa l'a dit: baissez les armes, l'amour est plus fort.
Alors heu, je suis un connard élitiste. Je sais. J'assume. J'm'en fous. Mais franchement, citer un chanson de Vitaa (avec Diams en prime) pour asseoir une réflexion sur une relation amoureuse, c'est fendard. Je suis à deux doigts de mourir de rire.
Sinon, l'article en lui-même est sûrement bien. Mais là je suis pas intéressé.
http://www.youtube.com/watch?v=U90ds1hifsI
Je voudrais quand même en revenir au texte, oublier Vadim et son ego pendant deux sec, et te dire que certaines phrases écorchent, que certaines phrases touchent là où il faut, là où il fallait, et que dans ma vie aussi il n y a jamais rien eu de plus effrayant que l'abandon.
Oh oui Marion, oublions-moi deux secondes, merci.
une relation quelconque entre ton départ de twitter et la fin de la frange ?
J'imagine que non. Tout ne tourne pas autour de moi.
http://open.spotify.com/track/2x9btcGE3UdS2ObTgPaWt9
TROP COOL
Enregistrer un commentaire